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L’hôtel du cygne, un roman sur des oubliés de la société chinoise

La romancière chinoise, Zhang Yueran, raconte l’histoire d’un enlèvement qui ne marche pas. Une femme se retrouve responsable de l’enfant qui devait lui ramener beaucoup d’argent. Un roman sur la promesse d’une autre vie.

Yu Ling travaille à Pékin depuis dix ans et rêve d’une nouvelle vie. Elle est nounou de Dada, enfant d’un couple fortuné de la capitale. Un jour, au moment d’un pique-nique, Yu Ling et monsieur Courge, son acolyte, décident de kidnapper l’enfant. Dada devrait permettre de récupérer beaucoup d’argent. Mais rapidement, leur plan tombe à l’eau. Le grand-père de Dada vient d’être inculpé de corruption, le père arrêté et la mère complètement introuvable. Les deux apprentis kidnappeurs se retrouvent seuls avec cet enfant. 

Ils allumèrent la lumière en entrant. « Y a plus le tableau ! », s’exclama l’enfant. L’immense peinture à l’huile du vestibule, qui représentait une mer d’un noir de jais, était apparemment l’oeuvre d’un célèbre artiste. Yu Ling ne l’aimait pas, elle la trouvait oppressante et retenait inconsciemment sa respiration à chaque fois qu’elle passait devant. Elle lui rappelait qu’elle ne savait pas nager. Dans le salon, elle jeta un regard à la ronde : tous les tableaux avaient disparu. La pièce paraissait immense. Sur la table traînaient la tasse de son employeur et un cendrier coiffé d’un cigare à peine entamé. D’habitude, il ne fumait jamais le matin. « Ton papa a quelque chose d’urgent à gérer, il ne rentrera pas tout de suite », expliqua-t-elle à Dada. Alors qu’elle se demandait s’il valait mieux lui dire où se trouvait vraiment son père, elle l’entendit répondre d’une voix joyeuse : « Génial, je vais pas être obligé de faire mes exercices de piano ! »

Le roman de Zhang Yueran commence directement par le funeste projet de Yu Ling. Tout semble parfaitement fonctionné. Peu à peu, le vernis commence à craquer, la réalité bouleverse le plan et la confiance de la nounou. Monsieur Courge ne semble pas vraiment doué pour ce genre de projet. Au-delà de son patronyme, ce personnage apporte une touche de comédie facilitant l’annonce de l’échec totale du kidnapping prévu. Cela ouvre alors une ambiance plus légère, comme une parenthèse de comédie entre la nounou et l’enfant.

Dans cette bulle douce et légère imprégnée par l’innocence de l’enfance, la romancière questionne la société chinoise. Comment cette femme si longtemps invisible dans la société devient alors le seul appui pour cet enfant ? Yu Ling se retrouve au premier plan, elle tant habituée à l’ombre et à l’humiliation. Sa prise de conscience passe par de nombreuses étapes, chemin capté délicatement par la romancière. La nounou voulait changer de vie, être enfin loin de ce milieu tant détesté. La voilà revenue en plein dedans et responsable d’un enfant. Elle doit dépasser le rejet et l’exaspération pour vraiment vivre sa vie. Elle, accompagnée de l’enfant, se trouve au point de départ d’un nouveau moment de sa vie.

Ce roman est le portrait d’une femme qui prend sa vie en mains, au mépris d’une société qui n’a rien fait pour elle. Que ce soit ses employeurs ou l’État, il y a une profonde solitude chez cette femme. Elle doit trouver en elle toutes les ressources pour aller de l’avant. En se concentrant sur la sensibilité et la psychologie de Yu Ling, le livre met en lumière les failles d’un pays et d’une société. L’individu porte toujours les stigmates de sa société. L’autrice y ajoute une tonalité décalée, un humour discret, qui n’assombrit pas la narration mais lui apporte une vitalité enthousiasmante, celle de l’enfant. Dada, avec son imaginaire et son appétit de vie, variation des jeux de son âge, est une lueur d’espoir pour la nounou mais aussi pour le lecteur. 


Publié par Zulma, traduit par Lucie Modde, 17,50 euros

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Julien Leclerc

Insatiable curieux avec un blog littéraire Le Tourneur de pages (c'est le premier lien ci-dessous)

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