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Le Dernier bain de Gustave Flaubert

Le 8 mai 1880 au matin Gustave Flaubert prit un bain. Il décéda peu après dans son cabinet de travail. Allongé dans l’eau il revoit son enfance, sa jeunesse, ses rêves de jeune homme, ses livres dont héroïnes et héros viennent le visiter. Il se souvient d’Élisa Schlésinger, la belle baigneuse de Trouville qui l’éblouit l’année de ses quinze ans, de Louise Colet dont les lettres qu’il lui adressa constituent à elles seules un chef-d’œuvre mais aussi de l’écrivain Alfred Le Poittevin qui fut l’amour de sa vie.

Régis Jauffret s’empare de Flaubert, une des figures tutélaires de la littérature, et en dresse un portrait tout en nuances. Le texte est majoritairement à la première personne. Flaubert ressasse toute sa vie, ses intentions, ses espoirs aussi nombreux que ses déceptions. Ici et là, on saisit un acharnement à écrire le monde, à trouver l’équilibre parfait dans ses phrases, dans ses mots, refusant toute répétition. Ces tocs qui forgent l’artiste deviennent sous le stylo de Régis Jauffret des traits d’humour. Car il détricote, avec esprit et férocité, les fantasmes entourant le créateur de Madame Bovary. Il nous parle d’un auteur prolifique, méticuleux, avide de désirs, de passions et d’obsessions. Mais Régis Jauffret ne se limite au XIXe siècle pour faire vivre son personnage. Il lui fait traverser le temps, observer la société française aujourd’hui, découvrant par exemple le mouvement « metoo » et le recours aux fake news. Pour mieux comprendre Flaubert, son œuvre et surtout sa créativité, Régis Jauffret le manie comme un personnage de fiction. Et cet aspect est réjouissant. Entre tous les éléments biographiques tout à fait avérés, il dessine, dans les interstices fictionnels, son Flaubert.

Parfois le bonheur me prenait comme une quinte de toux. Je regardais autour de moi, émerveillé, ravi, comme si j’avais accès à l’existence pour la première fois. Aujourd’hui, je me demande si ce n’est pas de m’être joué la comédie du désespoir dès ma prime adolescence qui fit de moi l’homme accablé que je suis devenu. Le romantisme a agi sur ma génération comme un lent poison qui peu à peu nous a empêchés de voir les couleurs de la vie. Gens et paysages nous semblaient des archives jaunies comme si le présent était d’ores et déjà un souvenir usé auquel seule la mémoire pourrait être un jour donner des couleurs. Nous échangions des lettres crépusculaires dignes de vieillards se remémorant la vie assis sur le bord de la fosse où on les ensevelira bientôt. 

Il n’est pas nécessaire de connaître Flaubert et ses écrits. Pour ma part, je le connais vraiment très mal, bien que je sois marqué à vie par Un cœur simple. Le roman de Régis Jauffret part justement du constat que Flaubert est méconnu, caricaturé et réduit à un seul livre, à un seul personnage, Emma Bovary. On découvre même, dans une deuxième partie, la confrontation entre le créateur et la créature, un dialogue virevoltant et plein d’émotions. Dans ce roman, la fiction est ponctuée de phrases de Flaubert, indiquées comme des dialogues. Ce qui est beau c’est la liberté avec laquelle Régis Jauffret s’empare des silences qui émaillent le processus de création. Tout cela est un jeu et Régis Jauffret parvient à construire un équilibre caustique et tendre pour parler de ce grand auteur qui s’était donné une mission, celle de trouver les mots les plus justes, le rythme le plus pur pour raconter le monde.

Et vous, vous laisserez-vous tenter ?


Publié au Seuil, 21 euros

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