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Là où nous dansions de Judith Perrignon, une fresque romanesque

L’équipe PIAO n’est jamais en manque d’idées pour vous faire plaisir. On a décidé de créer cette rubrique pour vous partager nos coups de cœurs littéraires. De nouveaux rendez vous sont donc à venir, avec une team qui s’agrandit également. Cette rubrique évoluera au fil du temps, changera, se développera. On espère sincèrement qu’elle vous plaira.

Belle lecture!


Le 8 août 2013, à Détroit, Ira, vieux flic de la ville, observe des rapaces au-dessus de Brewster Project. Le maire a annoncé la destruction de ces immeubles qui symbolisaient une ville, l’espérance et la confrontation à la réalité. Alors on remonte le temps, revenant aux années 1930 et aux espoirs d’égalité, passant par les années 1960 et le succès de The Supremes. Les époques se croisent, les voix se répondent au-delà du temps. Plusieurs personnages nous accompagnent et nous racontent leur ville, Détroit. 

Avant tu ouvrais ta fenêtre, tu entendais la rumeur des clubs le soir, et dans la journée la musique que crachait le haut-parleur accroché au-dessus de la porte de la boutique de Joe Von Battle, qui a pressé les premiers gospels du révérend Franklin, mais aussi l’incroyable voix de sa fille Aretha. Quel silence maintenant. On dirait qu’il y avait là un arbre magnifique, une forêt, une Amazonie, qu’on en a cueilli les fruits, pressé le jus, récupéré la pulpe et puis que l’on a rasé de peur que ses racines ne plongent si profondément dans la terre qu’on ne puisse plus l’empêché de grandir. Ils ont gagné la partie trop vite, pense-t-il. Nous n’avons pas défendu le quartier, il a cédé la place comme un coeur brusquement s’arrête. C’est une attaque cardiaque massive. Nous sommes trop habitués à ce qu’on nous chasse, nous sommes devenus insensibles à notre propre douleur. La vide nous poursuivra. 

Dans son nouveau roman, Judith Perrignon ausculte une ville et ses habitants. En reliant plusieurs moments de l’histoire commune de Detroit, la romancière capte les espoirs et les déceptions des individus et de la communauté. Elle parle autant du groupe, de ce mouvement uni qui promeut l’égalité et veut s’épanouir, que des êtres mus par une volonté intime. Le groupe, ici, c’est la famille, c’est le parti politique. Par exemple, Eleanor Roosevelt, épouse du président démocrate américain, Franklin Delano Roosevelt, dont elle était aussi une parente, a un rôle marquant. Elle représente celle qui sort du groupe, de l’institution pour exprimer sa parole et défendre une opinion. Elle se détache de son rôle de femme de président pour esquisser celui d’un être déterminé à faire entendre sa vision du monde. Il y a également l’histoire d’un des premiers groupes féminins, The Supremes, qui rencontre le succès et atteint la gloire. Rapidement, une personne se détache, c’est Diana Ross. Judith Perrignon suit ces destins individuels marquants tout en notant les liens et les conséquences sur l’équilibre d’un groupe. L’union fait la force et l’individualisme bouleverse le mouvement collectif. On ne peut pas oublier les fragilités. L’autrice, par son écriture captivante et précise, écoute avec attention les aspirations. L’un des personnages de ce roman, Sarah, légiste de Detroit, tente de retrouver l’identité du corps d’un jeune homme. Cette quête intime exprime ici un besoin salvateur de réalité. Elle veut redonner un nom et par conséquent, une histoire et une humanité à des corps qu’il est facile de dissimuler. Le roman déploie une sonorité enivrante, par son rythme et sa musique. Visuellement, le temps s’exprime grâce à l’organisation du roman en saison. Les couleurs changent, l’ambiance évolue et au cœur de celle-ci, nous passons d’une époque à l’autre. Nous sentons alors le regard des habitants évoluer sur leur propre ville et sur leur propre condition. Tout cela est symbolisé par cet ensemble d’immeubles, le Brewster Project, qui devait réparer des inégalités au début du XXe siècle et a fini par être détruit. Les espoirs étaient peut-être trop grands. La réalité est plus complexe, plus insaisissable et donc plus passionnante. Judith Perrignon n’éteint pas la force des êtres, celle de vouloir rétablir la vérité, d’apporter la lumière de leur conscience et de bien nommer les particularités du monde. 

Et vous, avez-vous lu ce roman ? 


Paru chez Rivages, 352 pages, 20 euros

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