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Blizzard de Marie Vingtras, un premier roman au plus près des douleurs

Au cœur d’un blizzard, au milieu de l’Alaska, Bess tente de retrouver un jeune garçon. Elle est suivie par plusieurs hommes. Chacun·e, marquant la neige de ses pas, est envahi·e par les démons du passé. Rien d’heureux ne semble possible.

Bess doit retrouver l’enfant, Thomas. Benedict, Cole et Freeman le doivent aussi. Par devoir, par obligation, par amour. Chaque personnage a ses raisons de se lancer dans cette recherche perdue d’avance. Dès les premières lignes, on sent le poids que représente cet enfant dans la vie respective de ces adultes. Le jeune Thomas est un espoir. Il porte en lui la possibilité d’imaginer un futur assez heureux. Alors les êtres avancent dans la neige, bousculés par le vent. Prisonnier de ses actes, chacun repense à tout ce qui s’est passé avant, ce qui l’a mené ici dans une quête insensée. Mais pour continuer, il faut penser le présent, trouver du sens et affronter ses incohérences, ses peurs.

Ils ne communiquent pas beaucoup. Benedict ne sait pas comment s’y prendre avec les enfants, je suppose que c’est le premier qu’il a sous la main. Il n’arrive pas à lui dire plus de trois mots d’affilée, tandis que Cole l’abreuve de ses commentaires stupides sur le temps qu’il va faire, les ours, les pièges qu’il a posés, la pêche au printemps et l’omble géant qu’il avait pêché la toute première fois qu’il avait lancé sa ligne sous l’œil de Magnus. Sauf que le gamin, ce n’est pas Cole qu’il aurait besoin d’entendre, mais Benedict. Benedict qui ne dit presque rien. En dehors de cet abruti de Cole, c’est à moi qu’il parle le plus, mais uniquement pour me demander s’il manque quelque chose, un livre ou un cahier pour le gosse, quelque chose à manger qui lui ferait plaisir, comme ses fichues céréales aux myrtilles qu’il va chercher chez Roy à trente miles en voiture. Roy qui en fait une commande spéciale pour nous tous les ans. Cinquante boîtes d’un coup et Benedict qui bataille pour les garder au sec et à l’abri des rongeurs. C’est presque drôle de voir ce type baraqué comme une armoire débarquer le colis du pick-up pour que le petit conserve un bout de son ancienne vie. Évidemment, le gamin n’en peut plus de ces céréales, mais il ne veut pas le dire pour ne pas briser le cœur de Benedict. C’est bien une idée de môme, ça, s’inquiéter de briser le cœur de quelqu’un.

Chaque chapitre, court, évocateur et dense donne la parole à un personnage différent. Bess, Benedict, Cole et Freeman livrent une partie de leur histoire et de leur ressenti. Ils mettent des mots, ils osent enfin parler et le lecteur, fort de toutes ces pièces, compose l’histoire commune. La douleur, la perte, la souffrance, la jalousie, la violence sont les lignes de force de tous les parcours dont la clé est l’enfant. Marie Vingtras élabore un rythme très addictif. Ces chapitres très courts semblent être des respirations dans cette marche douloureuse en plein Alaska. Les personnages ne peuvent pas se lancer dans une logorrhée ininterrompue. Prendre de la distance leur permet de penser le présent et le passé, mais trouver les mots justes est difficile. Alors il faut leur laisser du temps et c’est ce que fait l’autrice. On suit pas à pas l’avancée des personnages, c’est lent, c’est difficile physiquement. Mais leur esprit va plus vite et on plonge alors dans cette vie d’avant. Les êtres disparus et lointains refont surface. La franchise des narrateurs successifs est forte, donnant l’envie de voir comment se terminera cette recherche. Alors on ne lâche pas ce livre, on marche à côté de tous ces personnages, pris au piège de leur vie. Ils deviennent nos guides, certains sincères et pudiques, d’autres parfaitement ignobles. Marie Vingtras lève le voile sur les intimités particulières, sur les blessures à vif dans un premier roman passionnant.


Publié aux Éditions de l’Olivier, 17 euros

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